La douleur aigue et la douleur chronique
Lorsque l’on parle de douleur, on pense souvent à une souffrance soudaine : une fracture, une brûlure ou encore une migraine intense. Pourtant, il existe une réalité beaucoup moins visible : celle de la douleur chronique, vécue au quotidien par de nombreuses personnes atteintes de maladies longues et complexes.
Ce texte a pour objectif d’expliquer, dans un langage accessible, la différence entre la douleur aiguë et la douleur chronique, et de montrer comment l’anémie falciforme crée un type de douleur particulier, souvent mal compris.
N’hésitez pas à discuter de ce sujet avec votre médecin traitant si vous avez des questions.
Prêts ? À vos marques ? Partez !
La douleur aiguë : intense, visible, généralement temporaire
La douleur aiguë est celle que tout le monde reconnaît facilement.
Elle apparaît rapidement, atteint un pic d’intensité et capte immédiatement l’attention :
une brûlure
un accident
une blessure sportive
une infection soudaine
etc.
Face à ce type de douleur, la réaction est immédiate : on agit, on s’inquiète et on intervient rapidement.
Son apparition est claire, sa cause est généralement identifiable et, surtout, elle finit par s’atténuer avec le temps ou grâce à un traitement approprié.
La maladie chronique : une douleur qui s’installe dans le temps
On parle de douleur chronique lorsqu’une douleur persiste dans le temps, généralement au-delà de trois mois, et ce, même lorsque la cause initiale a été traitée ou n’est plus clairement identifiable. (CHUM, 2025)
Contrairement à la douleur aiguë, elle ne remplit plus uniquement un rôle d’alerte : elle s’installe dans la durée.
La douleur chronique peut être constante ou évoluer par phases. Elle peut s’intensifier à certains moments, puis diminuer, sans toutefois disparaître complètement. Avec le temps, elle influence non seulement le corps, mais aussi l’état émotionnel et la vie sociale.
Parce qu’elle est souvent invisible, la douleur chronique est encore trop fréquemment sous-estimée. Pourtant, elle est bien réelle et mérite d’être reconnue et prise en charge de manière appropriée.
La douleur aiguë provoque une réaction immédiate.
La douleur chronique, quant à elle, épuise.
L’absence de crise ne signifie pas l’absence de souffrance.
La douleur chronique n’affecte pas uniquement le corps. Elle transforme profondément :
la manière d’organiser le quotidien
la capacité à étudier, travailler ou socialiser
la relation à son propre corps
la santé mentale
notre estime de soi
la confiance envers le système de santé
et bien plus
Chaque douleur s’accompagne d’une charge émotionnelle importante : incertitude, peur, isolement, culpabilité et frustration.
Anecdote
Une de mes docteure (Docteur H), super doc, super fine, super compréhensive, super pro, super intelligente, super touteeee (hehe) m’a partagé une image qui m’a profondément aidée à me sentir comprise et reconnue.
Elle m’a dit :
« Tu sais, Carmela, imagine qu’une goutte d’eau très froide tombe constamment sur ton corps.
Prenons le dos, par exemple.
Cette goutte provient d’un toit où la neige est en train de fondre.
Nous sommes au printemps.La goutte, en soi, ne fait pas vraiment mal.
Mais imagine cette même goutte qui tombe sans interruption pendant 8 heures, 24 heures, 48 heures, 72 heures…
Peu à peu, cela devient irritant. Puis insupportable. Et finalement, désespérant.
C’est cela, la maladie chronique.
C’est avoir une douleur évaluée à 3 sur 10, en continu. Sans pause. Sans soulagement optimal.
Ce n’est pas mortel, mais c’est profondément perturbant. » Sans compter les phases ou la douleur est plus fort que 3/10
— Dr H, 2025
Une douleur, même faible, peut être souffrant.
Et ça c’est sans compter les phases ou cette douleur est plus forte que 3/10.
L’invisibilité de la souffrance
L’une des plus grandes injustices liées à la maladie chronique est son invisibilité.
On entend parfois des phrases comme :
« Tu ne sembles pas malade. »
« Mais tu allais bien hier. »
« Tu exagères peut-être un peu. »
La douleur aiguë est visible, parfois spectaculaire.
La douleur chronique, elle, est silencieuse et souvent négligée, jusqu’à ce qu’on finisse par s’y habituer —ou pas?
Attaquons nous aux préjugés sur la maladie chronique
Pour chacun des point (10), il y aura une réponse réfléchie par moi, et l’autre par Greta.
Greta c’est mademoiselle falciforme, sans filtre, sans diplomatie.
À vos marques, Prêts, On y va!
« Tu as l’air en forme, donc ça va. »
L’apparence extérieure ne reflète pas l’intensité de la douleur vécue.Nous sommes habitués à masquer notre douleur afin de demeurer fonctionnels dans la société.
Avec le temps, nous développons une grande capacité de tolérance, souvent par nécessité plutôt que par choix.« Je tolère beaucoup parce que je n’ai pas le luxe de ne pas tolérer. »
Greta: On n’est pas sans douleur, on est juste excellents en acting. Oscar-worthy, vraiment.
« Si ça dure depuis longtemps, on devrait s’y habituer. »
Le corps peut s’adapter, mais la douleur reste éprouvante et épuisante.Greta: « Si “s’habituer” réglait le problème, la douleur chronique n’existerait même pas. »
« C’est surtout dans ta tête. »
La douleur chronique a des bases physiologiques réelles, même lorsqu’elle est complexe.« C’est dans ma tête, mais ça se manifeste dans tout mon corps? Allez hors de la vue, dégage »
« Tu exagères peut-être un peu. »
Ce jugement minimise l’expérience vécue et invalide la souffrance.Greta: « Je t’invite à vivre une journée dans mon corps avant de décider que j’exagère. »
« Si les examens sont normaux, il n’y a pas de problème. »
L’absence de résultats visibles ne signifie pas absence de douleur.Greta: « Génial. Donc mon corps attend juste la permission des examens pour faire mal » Pur génie.
« Tu vas finir par guérir. »
Certaines maladies chroniques ne se guérissent pas, mais se gèrent sur le long terme.Geta: Juste dégage.
« Tu prends trop de médicaments. »
La prise de traitements est souvent nécessaire pour maintenir une qualité de vie minimale.Greta: Parce qu’elles sont délicieuses.
J’imagine que tu n’a jamais gouté au Naproxen à la banane ou à la prégabalin à la noix de coco.
Parfait dans un smoothie.
« Tu es souvent à l’hôpital, tu dois quand même un peu… aimer ça venir ici. »
Les consultations répétées reflètent un besoin de soins, pas un choix.Greta: « Oui, j’adore. Les néons, les perfusions et le manque de sommeil, c’est mon spa personnel. Genre rien de tel qu’une admission pour se détendre. Very cutsy, very relaxation, very vacances, very ALLEZ OUSTE-HORS DE MA VUE. »
« D’autres ont pire, donc tu devrais relativiser. »
Comparer les souffrances ne diminue pas la douleur vécue.Greta: D’autre ont mieux, donc tu devrais relativiser
Tu as dont ben beaucoup d’intervenants !
Un autre préjugé fréquent est l’idée que le nombre d’intervenants impliqués dans un dossier reflète un besoin d’attention.
En réalité, la présence de plusieurs professionnels de la santé traduit surtout la complexité de la maladie, la diversité des symptômes et la nécessité d’une prise en charge globale et coordonnée. Elle ne témoigne ni d’un excès de demandes ni d’une recherche d’attention, mais d’un besoin réel de soins adaptés.
Greta: « Beaucoup d’intervenants = beaucoup de problèmes à gérer. Mathématique simple. »
Nous sommes pas dans un casting pour la prochaine saison des Feux de l’amour TVA ici.
C’est ça, une prise en charge globale. Plusieurs systèmes, plusieurs intervenants.
C’est mathématique, c’est logique. Pardis HORS DE MA VUE
Je sais que j’ai dit que je ne parlerai que de 10 points, mais je dois parler d’un 11e sujet qui est très très important
La méthadone
Tu as des problèmes de consommation de stupéfiants c’est ça?
Tu as abusé de la confiance de tes médecins pour devenir une narcotrafiquante?
Ta douleur n’est donc pas vraie.
Tu prends de la méthadone, donc tu ne devrais pas avoir mal. Tu mens.
Greta : OOOOH MY GOOOOOD
« La vraie addiction ici, c’est ton besoin de tirer des conclusions sans utiliser ton jugement clinique. »
Allez, ouste
Voici ce qu’est la méthadone
Nom: Méthadone
Classification: Analgésique opioïde
Indication: Soulagement des douleurs intenses en soins palliatif et de la douleur chronique. Désintoxication et traitement d’entretien chez les patients présentant une dépendance aux opioïdes.
(Vallerand April Hazard, 2012)
Comment elle fonctionne ?
La méthadone agit sur les récepteurs de la douleur dans le système nerveux, modifiant la façon dont le corps perçoit la douleur. Collège des Médecins de la CB
Quand elle est prescrite ?
Elle est toujours adaptée et surveillée par un médecin expérimenté, car elle a une pharmacologie complexe et nécessite des ajustements prudents. AAFP
Ce que ce n’est pas :
Une prescription de méthadone ne signifie pas automatiquement une addiction ou un abus de médicaments. Elle peut être utilisée en toute légitimité dans un cadre médical pour gérer une douleur chronique sévère. INESSS
La méthadone et la stigmatisation : remettre les choses en perspective
La méthadone demeure associée à de nombreux préjugés. Il arrive encore que certains professionnels de la santé arrivent au chevet de patientes avec des idées préconçues, en associant automatiquement ce traitement à la toxicomanie ou à un passé d’abus de substances.
Pourtant, en 2025, la réalité est plus nuancée. La méthadone est de plus en plus utilisée dans la gestion de la douleur chronique, notamment lorsque celle-ci est complexe ou difficile à soulager avec d’autres options. Sa prescription ne définit pas une personne, ni son comportement, mais répond à un besoin clinique réel.
Et si une patiente présentait un trouble de l’usage ?
Si une patiente développe un problème de consommation ou des signes de dépendance, il est important de se poser les bonnes questions. Est-ce une question de choix personnel ? Ou est-ce plutôt le résultat d’une maladie chronique douloureuse qui nécessite, dès l’enfance, des traitements opioïdes ?
Dans le cas de l’anémie falciforme, il s’agit d’une maladie génétique chronique. Les personnes qui en sont atteintes sont souvent exposées aux opioïdes très tôt dans leur parcours de soins, non par volonté, mais par nécessité thérapeutique.
Hospitalisation, opioïdes et réalité du sevrage
Lorsqu’une patiente est hospitalisée pendant plusieurs jours et reçoit des opioïdes pour soulager sa douleur, puis retourne à domicile avec une médication prescrite, l’apparition de symptômes de sevrage ou de difficultés liées à la consommation ne devrait pas être interprétée comme une faute personnelle.
Ces médicaments ont été prescrits et administrés dans un cadre médical. Le sevrage est une condition qui se traite. La douleur aussi. Dans certains contextes, la méthadone permet d’agir sur les deux, de façon encadrée. DU PUR GÉNIE
Comme professionnels de la santé vous avez un rôle clé à jouer : observer sans juger, écouter sans présumer et intervenir avec bienveillance. La stigmatisation nuit à la relation thérapeutique et à la qualité des soins.
Il est temps de revoir notre regard sur la méthadone et, surtout, sur les personnes qui en ont besoin.
Arrêtons de juger.
Commençons à soigner.
Un appel à l’empathie et à la reconnaissance
Aux professionnels de la santé
La douleur chronique ne se voit pas toujours. Elle ne s’exprime pas nécessairement par des signes spectaculaires, ni par des urgences évidentes. Pourtant, elle est bien réelle, persistante et profondément invalidante pour celles et ceux qui la vivent.
Lorsque nous consultons, ce n’est pas par habitude, ni par complaisance. C’est parce que la douleur a dépassé notre capacité d’adaptation. Derrière chaque demande d’aide, il y a une personne qui a déjà essayé d’endurer, de composer, de tenir la maison.
Nous ne cherchons pas uniquement un soulagement pharmacologique. Nous cherchons à être crus, entendus et pris au sérieux. La reconnaissance de la douleur, l’écoute attentive et l’absence de jugement font déjà partie intégrante du soin.
Votre regard, vos mots et votre attitude peuvent faire une différence considérable. Ils peuvent apaiser, rassurer et redonner confiance, ou au contraire accentuer la détresse et l’isolement.
La douleur chronique demande une approche humaine, nuancée et collaborative. Elle nécessite du temps, de l’empathie et une volonté de comprendre une réalité qui ne se mesure pas toujours par des examens ou des chiffres.
Merci à celles et ceux qui choisissent d’écouter, de croire et d’accompagner, même lorsque la souffrance est invisible.
Conclusion
L’anémie falciforme n’apporte pas seulement des crises douloureuses : elle transforme le rapport au corps, au temps, à la vie.
Comprendre la différence entre douleur aiguë et chronique, c’est reconnaître que certaines personnes vivent avec une souffrance qui n’a pas de fin claire, qui nécessite une force physique et mentale exceptionnelle et une résilience quotidienne.
La douleur chronique ne se voit pas, mais elle existe.
Et ceux qui la portent méritent qu’on les écoute, qu’on les croie, et qu’on comprenne leur défis.
Je vous fait de gros bisous
xoxo
Carmela, la voix de Mademoiselle Falciforme
Bibliographie
Vallerand April Hazard, S. C. (2012). Guide des médicaments (Vol. 4 p. 878). ERPI.
College of physicians and surgeons of British Columbia. (s.d.). Récupéré sur Methadone for analgesia: https://www.cpsbc.ca/files/pdf/DP-Methadone-for-Analgesia-Guidelines.pdf
https://www.inesss.qc.ca/thematiques/medicaments/medicaments-evaluation-aux-fins-dinscription/extrait-davis-au-ministre/metadol-243.html
CHUM. (2025). Vivre avec la maladie chronique. Retrieved from https://www.chumontreal.qc.ca/sites/default/files/2020-07/505-1-vivre-avec-une-douleur-chronique.pdf